Culturejazz review by Jean Buzelin


Quatre nouveautés américaines produites par un beau label portugais.
Fondé en 2001 à Lisbonne, le label Clean Feed s’est rapidement constitué un joli catalogue — plus de 50 parutions — selon deux axes principaux : d’une part la mise en valeur d’un jazz contemporain portugais encore très mal connu au niveau international, et d’autre part une politique d’enregistrements de musiciens majeurs de la scène américaine la plus inventive et souvent négligée par d’autres compagnies. S’ajoutent des confrontations et échanges avec d’autres musiciens européens (Joëlle Léandre, Bruno Chevillon, Louis Sclavis…). Parmi les Américains, citons Charles Gayle, Ken Vandermark, Gerry Hemingway, Joe Morris, Rob Brown, Vinny Golia, Tony Malaby, Elliott Sharp, etc., et de grands “anciens“ comme Anthony Braxton, Roswell Rudd ou le regretté Julius Hemphill.

Herb Robertson NY Downtown Allstars – Real Aberration (CF 096)
Un All Stars, comme on aurait dit autrefois. Et c’est vrai. Car il est rare en effet qu’aujourd’hui un orchestre soit entièrement composé de musiciens qui comptent, pour quatre d’entre eux, parmi les plus importants de la scène créative américaine, auxquels se joint la pianiste suisse Sylvie Courvoisier, de même niveau.

Deux suites d’une quarantaine de minutes occupent chacun des deux CD. La première, découpée selon la répartition géométrique des instruments, fait se succéder des solos et duos (souvent basse/batterie et trompette/alto) reliés par de courtes et puissantes parties orchestrales, alors que le piano joue un rôle très pertinent de base, de lien, souvent très enveloppant. Parmi les grands moments, relevons, dans la quatrième séquence, un duo trompette/alto, contrasté et d’une vivacité incroyable, assez époustouflant. Au jeu d’alto parfaitement placé de Tim Berne, qui maîtrise admirablement son instrument — remarquons la qualité et la justesse des aigus — se superpose dans un contrepoint de notes rapides, la trompette éclatante, mais jamais trop cuivrée, de Herb Robertson. La seconde pièce, très ouverte et diversifiée, jouée avec une tension soutenue, est parfaitement négociée de bout en bout. Du très grand jazz contemporain. À noter qu’il s’agit du second album du groupe après « Elaboration » (CF 042).

Stephen Gauci’s Basso Continuo – Nididhyasana (CF 101)
Saxophoniste ténor dont on appréciera la qualité du son, Stephen Gauci, né en 1966 et résidant à Brooklyn, est un personnage très actif de la scène post free new-yorkaise (huit disques sous son nom en deux ans !). Il dirige ici un quartette singulier constitué par deux souffleurs dynamiques et souvent volubiles, et une paire de contrebasses qui assure une assise constante et essentielle à l’équilibre du groupe, d’où son nom. Sur ce soubassement profond mais extrêmement stimulant — toutes les formes sont utilisées, pizzicato et archet souvent doublés —, les deux “solistes“ se meuvent avec élasticité, aisance et acrobatie. Malgré quelques faiblesses temporaires pardonnables, l’auditeur sera séduit par l’engagement réel et généreux des quatre musiciens. Un beau morceau de musique vivante, ou comment l’improvisation dite libre n’est pas en reste de l’autre côté de l’Atlantique.

Scott Fields Freetet – Bitter Love Songs (CF 102)
Né en 1952 à Chicago, proche, durant sa jeunesse, à la fois du blues et de l’AACM, le guitariste Scott Fields commença par jouer dans des groupes de rock. Il s’inscrit donc bien dans les courants musicaux actuels qui ont été en contact avec de multiples influences. Il enregistre régulièrement avec son Ensemble depuis 1995 : treize CD parus avec des compagnons divers et renouvelés, parmi lesquels on remarque la pianiste Marilyn Crispell ou le batteur Hamid Drake. Il a réuni ici un trio, non pas minimal, mais volontairement économique et dépouillé. Sur un accompagnant foisonnant mais léger (la batterie), il développe sans interruption — il est, si l’on veut, le seul soliste mais en échange constant avec la contrebasse — un discours en un flux continu et coulé, avec un même son du début à la fin privilégiant la note, ronde et précise, à l’effet. Une approche qui n’est pas sans rappeler celle de John Scofield, en moins fatiguée et embourgeoisée. Recommandé aux guitaristes !

Empty Cage Quartet – Stratostrophic (CF 103)
Créé en 2003, ce quartette de jeunes musiciens de la côte Ouest des Etats-Unis s’est d’abord appelé le MTKJ Quartet (4 CD) avant de devenir le Empty Cage Quartet.

« Stratostrophic » est leur second disque sous ce nom et est parrainé par Wadada Leo Smith, avec qui le saxophoniste Jason Mears a étudié, ce qui est une référence. À ses côtés, l’expérimenté trompettiste Kris Tiner, complète un duo de souffleurs rayonnant d’autorité et constamment relancé par la rythmique. S’inscrivant pour le meilleur dans une lignée Ornette Coleman-Don Cherry relayée par Old And New Dreams, les quatre musiciens en ont puisé le meilleur tout en s’en libérant. Leur musique rebondit sans cesse, s’appuie sur des rythmes très variés et qui swinguent, et proposent un large éventail de compositions propices à l’improvisation. Leur vision artistique paraît excellente, exigeante et juste. Une révélation.
http://culturejazz2.free.fr/spip.php?article885

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