Improjazz review by Alexandre Pierrepont *


Tony Mallaby, William Parker & Nasheet Waits – Tamarindo (CF 99)
Jouer, musiquer, frictionner. Un instrument contre l’autre (contre l’autre) tels des silex. Silex à souffles, silex à cordes, silex à peaux. Bois et métaux, bois et charbon, bois et sous-bois. Avec cela, comment produire des étincelles qui voltigent et vont former plus loin de nouveaux foyers d’incendie, qui montent en graines de feu, qui boutonnent la terre de flammes, qui s’embrasent, se dévêtissent, reverdissent ? Comment être la cause de tant de conséquences ? À tout moment, en toute assurance, ces trois hommes qui jouent passagèrement d’instruments se gratifient de perditions et de sauvetages, prennent plaisir à s’égarer ensemble et à se retrouver ensemble. La musique improvisée avec son nécessaire de voyage fantastique. J’y songe, mais voilà quelques années que la Régie Autonome des Transports Parisiens diffuse ce message dans les couloirs et sur les quais du métro : « Attentifs ensemble », etc. S’ensuit l’habituel appel à la surveillance des uns par les autres qui sert désormais de lien social au pays. Mais, « attentifs ensemble », ça veut dire tout autre chose, n’est-ce pas ? Attentifs ensemble à tout ce qui pourrait fort heureusement nous dé-router, nous dé-tourner, nous dé-ranger (nous déterritorialiser, nous replanter dans le tout-monde). La musique improvisée comme sens de la désorientation. Utile à la vie, ça. Et ça joue. Dit-on. Ça s’entend. L’art et la manière de Tony Mallaby, dégagé enfin de ses responsabilités dans des groupes au « jazz » plus conventionnellement « moderne », est de refuser l’engagement. Non que son jeu soit fuyant ou désincarné (quoiqu’il sache camoufler son soprano ou son ténor en flûte ou en hautbois), mais il a l’art et la manière de se glisser entre les branchages de la contrebasse et de la batterie. Saxophone-phasme. Ainsi le saxophoniste, arrivé au croisement des routes, ne s’engage pas sur la voie déjà tracée du soliste azimuté. Il reconnaît les anciens chemins de terre. Il les emprunte. Il prend part aux activités de William Parker et de Nasheet Waits – ceux-là même qui épaississent le mystère – il joue sans cesse (musiquer, frictionner) avec eux, c’est-à-dire qu’ils s’écartent ensemble, attentifs. Phasme sur la contrebasse, lièvre dans le terrier de la batterie. Les classifications ne deviennent éclairantes que lorsqu’elles assument d’être subjectives, arbitraires, absurdes presque. Comme de dire que l’on écoute ici un trio de musiciens improvisateurs de la famille des chasseurs-cueilleurs.
* Yet to be published

+ There are no comments

Add yours