Improjazz review by Cécile Even & Alexandre Pierrepont *


Steve Lehman Quartet – Manifold (CF 97CD)
Steve Lehman Quintet On Meaning (PI Recordings PI25)

Du 31 mai au 2 juin 2007, ils sont quatre, dont Steve Lehman et Jonathan Finlayson, à occuper la Salão Brazil, dans le cadre du festival Jazz ao Centro à Coimbra, Portugal, et cela donne « Manifold ». Quelque temps plus tard, le 18 juin 2007, ils sont cinq, dont Lehman et Finlayson, à occuper les studios Systems Two à Brooklyn, New York, et cela donne « On Meaning ». Deux villes, deux disques, à l’embranchement. Restez, mobiles à l’écoute aussi. Restez mobiles, à l’écoute aussi. Restez mobiles à l’écoute aussi. Déplacez les virgules, les accents, les espaces et voyez voir. Venir. Tout est affaire d’embranchements et de pivotements, tout est dans l’interplay et dans l’entrecroisement – tout fuse. Les mots le disent : on se file et se faufile, à l’écoute et mobiles. Depuis le be-bop, au-delà du be-bop, la « coulée automatique » de certains improvisateurs (Jackie McLean, Jimmy Lyons, Anthony Braxton ou Steve Coleman, par exemple, chez les altistes) cultive cette certaine nervosité, volubile et coupante, comme une jonglerie d’écarts et de rapports. Steve Lehman est de ceux-là. Dans « ses » groupes, l’improvisation n’est pas thématique mais mathématique ; c’est une activité structurelle, génératrice de structures. Chaque formation est un système planétaire avec des soleils jumeaux un peu partout. L’un en dessous de l’autre, au détour et aux contours d’une comète voisine. Prenez le musicien qui joue : c’est un homme qui parle. Il accroche au passage ce qui se trouve sous le langage et découpe ses phrases pour libérer des voix bifurcantes. C’est tout un monde, une planète ou un système sonore soudainement, c’est ce que dit en substance Valère Novarina : « Toute la matière sonore repose sur la parole ; c’est par elle seule que le monde est maintenu. » En musique qui s’improvise de cette manière-là, il y a toujours quelqu’un pour s’écarter du sujet, pour passer inaperçu et consolider l’invisible. On danse autour d’un bras qui change de corps. Soleils jumeaux comme le saxophone et la trompette un peu partout sur les deux disques. Comètes voisines comme l’exploration des constantes et des variables dans la série Interface, sur « Manifold ». Interface D : tout commence par un duo entre la trompette et la batterie, le quartette se recompose, tout finit par un duo entre le saxophone alto et la batterie. Interface F : la contrebasse parle seule, tandis que la trompette, le saxophone et la batterie ne font qu’apparaître à tour de rôle. Interface C : la batterie s’anime, le quartette est à éclipses. Interface A : le trio du saxophone, de la contrebasse et de la batterie alterne avec le quartette au complet. On pourrait presque croire à ces couplages d’instruments si les jeux de constructions rythmiques qui forment l’ossature de cette musique n’étaient répartis entre tous. Chacun est batteur ici, même Nasheet Waits sur « Manifold », réducteur de têtes et agrandisseur de formats, même Tyshawn Sorey sur « On Meaning », brodeur pulsatif à temps et contretemps, disposant d’une centaine de milliers de rythmes coupés courts qui pourraient être ceux du swing, du drum’n’bass, des percussions africaines et/ou contemporaines… Et les soleils tournent autour de ces rythmes lunatiques. La contrebasse de John Hebert se laisse glisser sur l’interface-bourdonnée des instruments à vent ; elle brandit la trompette sur l’interface-parlée de ses pentes et de ses pics. Il n’est nulle part question de s’accompagner, mais de se côtoyer. Dit autrement : on ne s’accompagne pas, on ne regarde pas en arrière, on se double et se dédouble. Sur Curse Fraction (« On Meaning »), vous entrez en flânant ; vous assistez à un slalom entre saxophone, trompette et batterie ; vous revenez, mystérieusement assagi, emporté par les ondes du vibraphone. Car vous ne l’entendez pas tout de suite, mais la batterie a ouvert un nouvel accès, une rampe de lancement. Tout est affaire de pivotements. De réitérations aussi pénétrantes que passagères, de tiraillements sans conséquences, de ralentissements ou d’accélérations subites et sommaires, de réfractions, d’embranchements, de déviations… « Manifold » et « On Meaning » sont des disques et des villes aux carrefours desquels quatre ou cinq musiciens jouent à dévier les sens.
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