Muziq – On Jamie Saft


By David Cristol

Super Jamie

Même s’il tente parfois des incursions dans le domaine du jazz acoustique (en trio avec Greg Cohen et Kenny Wollesen, puis Steve Swallow et Bobby Previte, quand même) Jamie Saft pourrait être qualifié d’“atmosphériste”. Organisateur-organiste, il s’adapte à différentes situations, met son jeu au service d’esthétiques distinctes. Ce faisant, sa patte ne saurait être confondue avec celle d’un autre. La quantité de publications émanant de son studio depuis quelques mois a de quoi effaroucher le chaland comme le critique. Cette abondance de collaborations reflète une vision du monde kaléidoscopique et gourmande.

On n’arrête plus Jamie Saft. Le musicien et ingénieur du son publie album sur album, la plupart enregistrés dans son antre de Potterville dans l’Etat de New York. Outre le label Veal animé par l’intéressé, se sont enchaînées sur Rare Noise des parutions en l’auguste compagnie de Roswell Rudd, Wadada Leo Smith, Mary Halvorson, Joe McPhee, Bobby Previte, Mats Gustafsson et Joe Morris, et voilà que Clean Feed, Shhpuma et Rare Noise font paraître simultanément trois sessions impliquant notre homme. Si son nom n’est pas mis en avant, le rôle de Saft dans leur confection est prééminent.

Awosting Falls” le voit entouré de fiers nordiques, en compagnie desquels il échafaude ce qui pourrait être qualifié de free jazz purgatif. Pavillon noir et pas de quartier, ça tranche vif, dur et précis. De la sueur, du sang et des larmes. Les rythmes y sont alternativement lourds et enlevés. Le groove et le sax abrasif d’A Thousand Thousandths s’agrègent en un effet grisant. The Art of Silence, à d’autres !
On retrouve ici les costauds Ingebrigt Haker Flaten (elb) et Gard Nilssen (dm). Les amateurs d’Oscar Peterson n’y retrouveront pas leurs petits, mais dans le sillage d’un Peter Brötzmann, l’expressif Kristoffer Berre Alberts (as, ts) vous en bouchera un coin. L’abattage du trio norvégien serait déjà une raison suffisante d’écouter cet album ; les volées ruisselantes et enluminures de Saft ajoutent une couche de liant via des sonorités vintage (les orgues Whitehall et Hammond, le Moog). Ce Starlite Motel, quoique peu éclairé, mérite que l’on s’y arrête.

Aux côtés de Saft et de Nick Millevoi (guitare électrique) officient sur “Desertion” le batteur Ches Smith, récent leader d’un trio avec Craig Taborn et Mat Maneri sur ECM, et le bassiste Johnny DeBlase. L’œuvre relève d’un rock essentiellement paysagiste. La pochette donne à ce titre une bonne idée du contenu; géographie incertaine, bâtisses rustiques, collines pelées, tandis qu’un nuage fantastique se superpose au tableau… C’est l’occasion de souligner le travail du designer Travassos, dont les idées visuelles pour les labels Clean Feed et Shhpuma flattent immanquablement l’œil. Musicalement, on est loin des poussées de testostérone de la séance qui précède. Dans les deux cas, les orgues de Saft participent efficacement de l’établissement d’atmosphères ici orageuses, là contemplatives. La tendance americana électrique se confirme avec l’adjonction de cordes et d’un trombone sur des titres au rythme alangui, tandis qu’une pièce en solo acoustique vient varier la palette. J’avais déjà entendu le guitariste dans les formations Many Arms et Deveykus (Tzadik). Les charmes de cet album gagnent en intensité au fil des réécoutes (intégrales, comme il se doit). Avec ses arrangements minutieux, un Ches Smith en transe et des effets subtilement déployés (Saft pour sûr), The Fire that Partially Damaged City Hall est une quête, menée à bien, de la plénitude sonore.

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