Sun Ship – Hugo Carvalhais – Grand Valis


By Franpi Barriaux

Le contrebassiste portugais Hugo Carvalhais prouve depuis déjà trois albums qu’il est un musicien avec un univers fort, très personnel et en même temps universel. De Nebulosa, son premier album où il croisait Tim Berne à Particula, où l’on retrouvait à la fois le saxophoniste Emile Parisien et le violoniste Dominique Pifarély, on était passé de l’infiniment grand à l’infiniment petit avec le même soucis de traduire la cosmogonie jusqu’au plus petit détail.
Avec Grand Valis, son troisième album, s’opère une forme de synthèse.
Réjouissante, autant le dire tout de suite, et d’une puissance saisissante, nonobstant l’impression d’éther imperceptible. Une synthèse ou plus exactement un condensé de matière prêt à jaillir en un big-bang créateur, dont l’électronique fièvreuse de Jeremiah Cymerman, est un véritable révélateur.
Il faut s’intéresser de près à nouveau venu dans la galaxie Carvalhais. Notamment à son disque Under a Blue Grey Sky qui donne à entendre une atmosphère alcaline et tintinabulante, qui n”est pas sans se rapprocher de cet album.
Il donne à Grand Valis une profondeur inédite, qui n’est pas un usage de l’électronique qui s’attache à une recherche de puissance ou de métrique. On est plus ici dans ce qu’on pouvait entendre dans certains trios de Hans Lüdemann, mais aussi pour rester chez BMC avec Viktor Tóth. On pensera également à Argüelles et Delbecq sur Fun House : une coloration, un virage, une chimie…
Bref, une transformation discrète mais hallucinée de la masse sonore jusqu’aux limites du silence ; en témoigne un morceau comme “Amigdala Waves” ou l’orgue et les claviers de Gabriel Pinto se dissolvent dans un éther délicieux comme on se perd dans le Grand Tout.
L’orchestration choisie par Carvalhais favorise également cette impression de voyage intersidéral.
Si le précédent album était en quintet, la formule choisie par Carvalhais relève, à l’image de la musique de Grand Valis du compendium : exit les soufflants, l’orchestre s’allège en un duo de cordes (Pifarély est absolument magique dès “Exegesis” qui ouvre l’album dans une atmosphère de nouveau monde en expansion) qui s’allie à l’orgue de Pinto.
Le rôle de Cymerman est de manipuler cette matière, de l’échauffer, de la concentrer, de lui donner du relief, de la façonner sans la faire exploser.
Qu’on ne s’y trompe pas cependant : le vrai Deus Ex Machina de cet univers magnifiquement spatialisé, plus encore que ne l’était Particula, c’est Carvalhais lui même et ses pizzicati autoritaires sur “Logos” comme ailleurs.
Son travail sur cet album est prodigieux : il est à la fois dans la masse orchestrale et à l’extérieure de celle ci ; à la fois sculpteur et matière, à la fois feu et fumée. Il distribue les rôles, laisse l’orgue de Pinto donner à Grand Valis des allures de musiques savantes des prémices du XXème siècle qui en quelques fulgurances électroniques file à l’anticipation d’un monde inconnu, en devenir, et pourtant absolument stable (“Holographic Maya” et ces longues notes d’orgue, prolongées par un écho fébrile autour duquel s’enroule le violon et la contrebasse) digne des recherches spectrales du XXIème.
Le titre Grand Valis est tiré du premier tome de La Trilogie Divine de Philip K Dick, c’est le très beau texte de Stéphane Ollivier dans les notes de pochette qui nous l’apprend.
Même sans le savoir, on ne s’en étonne guère : on retrouve, comme dans la quadrilogie de Ducret autour de Nabokov un souffle créateur qui nimbe la musique. La comparaison ne s’arrête pas en si bon chemin : on la déniche également dans la multiplicité des discours, dans les didascalies implicites. Ecoutons le très court “Involution” au centre l’album, et même à son pivot : la contrebasse et son double, le miroir franchi dans un frémissement, un violon qui se mèle à un orgue aux allures de vibraphone. Le dédoublement de personnalité, la fondation d’un monde parallèle,…
Et puis soudain “Decoding Maya” qui ressemble à une musique cérémonielle dans une église en plein Baptême.
Au Commencement, était la contrebasse…
Avec Grand Valis, Hugo Carvalhais montre s’il en était besoin qu’il est un des musiciens européen les plus créatif et les plus intéressant du moment. Cet album est une grande réussite, une oeuvre marquante, addictive, à la fois étrange et très cohérente dans la façon de s’emparer de l’espace musical pour conter une histoire.
Un disque absolument indispensable.

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